mercredi, 10 juin 2009
La Crise

Il avait pressenti la crise
En lisant
En se relisant
Il avait ressenti comme une brise
Annonçant
Un vent violent
Un vent
Dominant
Avant qu’il ne devienne
Ce mortel ouragan
Sans crier gare
Au détour d’une page
La crise s’installa
D’abord dans son esprit
Puis petit à petit
Dans tout le corps
Il la sentit monter en lui
Insidieusement
Pernicieusement
Prendre doucement
Et insensiblement
Possession de lui
Elle avait le visage d’ennui
Une allure de lassitude
La démarche du dégoût
Et son manteau de néant
Auparavant
Bien avant lui
Par une funeste nuit d’hiver
On avait embarqué sa raison
Pour un voyage en hiver
Une tristesse de Demeter
Dans un train surchargé
Un voyage sans retour
Un aller simple pour l’enfer
Mais un enfer sur terre
Sa raison entassée
Dans un wagon oxydé
Rouge sienne
Rouillé
S’asphyxiait d’elle-même.
Elle avait été ensuite déversée
Sur un quai hurlant
Aveuglant
Et violent
Puis elle avait été sélectionnée
Pour être séparée
Puis enfin arrachée
De son humanité
Une humanité
Qu’il croyait pourtant avérée
Qu’il croyait posséder
Qu’il croyait maîtriser
Oh ! Comme il croyait
Naïvement
Et stupidement
En disposer.
Aveuglée par de puissants projecteurs
Assaillie par la crainte
Paralysée par la peur
Elle avait été conduite
Sous les hurlements
Et les aboiements
Et les larmoiements
Au bout d’un quai bétonné
Une rampe de mort
Pour y être exterminée
Supprimée
Anéantie
Sans remords
La lune pourrait en témoigner
Si elle n’était restée
Silencieuse et voyeuse
La lune indiscrète
Était restée muette
Et les étoiles brillaient
Et elles brillaient
Pourtant
Et elles brillaient
Malgré
La maigre culture
Survivante et errante
Famélique et décharnée
En avait eut le corps
Entièrement lézardé
Le corps fissuré.
D’innombrables lésions
Striées sa chair meurtrie
Comme la tenue sale et
Rayée blanche et bleue
Des prisonniers
Le traumatisme subit
Le désenchantement
Les désillusions
Et la déception
Restaient seuls ahuris
Au milieu des débris
Et des barbelés
Et le vent soufflait
Sur ces étendus
Mais pour n’apporter
Que le vide d’un chahut
Le soupir de l'esprit
Traumatisé et blessé
L’homme suffoquait
Il suffoquait
L’homme suffoquait
De son humanité perdue
De son humanité niée
Il y avait eu le temps de l’histoire
Le temps du patrimoine
Le temps des encyclopédies
Le temps des industries
Le temps des classifications
Le temps des planifications
Le temps de concentration
Le temps des rentabilités
Le temps des organisations
Les temps de consommation
…
Enfantant une conscience
Débordante
Abyssale
Effrayante
Dictatoriale.
Le tout n’est rien
Le rien n’est qu’un tout
Qui n’exprime plus rien
La goûte d’eau se perdait dans des océans
Le brin d’herbe : dans de vastes champs
La nouveauté n’était que recommencement
La profondeur n’était qu’illusion
Une surface reflétant
Toujours
Et encore
Son propre néant
Une conscience saturée
Fatiguée
Dégoûtée
Tentait de faire face
À des siècles
Et des siècles
De connaissances
Accumulées
Répertoriées
Numérisées
Agglutinées
Des systèmes
Des philosophies
Des sciences
Des religions
…
Avant de sombrer
Par découragement
Dans les divertissements
Et les délassements
Le spectacle avarié
D’un esprit gavé
La crise était récurrente
Lancinante
Accablante
Menaçante
Mais impalpable
Insaisissable
Et presque irréelle
Comme un chant d’Uriel
[...]
Il avait pressenti la crise
En se relisant
En lisant
Il avait ressenti comme une brise
Annonçant
Un vent violent
Un vent
Dominant
Avant qu’il ne devienne
Ce mortel ouragan
Splash ! la goutte d’eau
Dans l’évier
Mon songe est terminé
J’ai besoin de t’aimer

Photos : Eric Rolland
mardi, 12 mai 2009
Mes mains moites

J’ai dit :
Les jours sont beaux ma belle
Comme la brume sur ta joue
Comme un cil sur les eaux
Comme des chevaux défaits
Comme tes cheveux fougueux
Ma belle les jours sont beaux
Elle a dit :
La nuit fut belle mon beau
Comme tes prunelles bleues
Comme brunelles de tes yeux
Comme le sel de tes vœux
Comme le miel des aveux
Mon beau la nuit fut belle
Nous marchions sur les rives d’un canal parisien
Pavées de granite bleu
sur lesquels les silences et nos pas résonnaient
La belle aux cheveux fins marchait à mes cotés
Mais elle déambulait dans d’irradiantes pensées
L’existence allaitante chargée sur mes épaules
Je ne pensais à rien et rien ne me pesait
La surface de l’eau verdâtre ondoyait
Mollement et chatoyait des feux éblouissants
Les scintillements mentaient moins que le bleu du ciel
Les détritus perdus dérivaient en chemin
Des confettis volaient cadavres de papier
Mes narines humaient l’air
Une odeur d’urine ou bien
Elles n’humaient rien
La journée était belle
Et il lui semble bien
Qu’à ce moment
Il était sien
Vraiment
D’évanescents refrains
Accompagnaient nos mains
Ma chérie
Les gares sont sans départs
Les prairies boucheries
Les mers poissonneries
Et les destinations
N’offrent plus d’aventures
L’aventure est ici
Dans les plis de mes mains
Dans le creux de tes reins
L’aventure est finie
L’histoire peut se mourir
Elle gît déjà ici
Parmi les détritus
Dérivant en chemin.
La mémoire peut se nourrir
Elle est déjà repue
Nous ne voulons plus rien
Nous marchions sur les rives d’un canal parisien
D’évanescents refrains accompagnaient nos mains
L’aventure est ici dans le creux de tes reins
Et je n’y suis
Pour
Mais
Alors
Rien.
Au fil d’une eau nos vies
Evidées défilaient
Dans le courant
Elles défiaient
Le temps
De temps-en-temps
Nous remontions
Ces quais
Dans la buée de nos astres
A contre-courant
Certainement
Trop tard
Pourtant
N’entends-tu plus la nuit
Qui meurent
Qui passe
Autant
Elle reviendra
Surement
Ne t’en fais pas
Reste bien
Dans
Mes
Pas
La nuit
Revient
Déjà
jeudi, 02 avril 2009
Nos ciels s’effondrent

Nos ciels se dépriment sous des coups harangués
Nous songeons aux fins de siècles funèbres, désincarnés
D’hémorragiques nuits saignent nos désirs spoliés
Par des mœurs attardées sous des lanières de fouet
L’aurore peut bien venir l’humanité s’est asséchée
D’ithyphalliques Tantale bavent aux déesses siliconées
Leurs chairs molles gavées de pilules azurées
Défient leur sénilité dans des commerces excités
Ce monde est un vieillard obscène et dévoyé
Qui se laisse dominer par un Dieu de papier
La traite de ses enfants expie son amertume
Et ses rêves enfouis sous des tonnes de bitume
Dans des parcs résidentiels sécurisés pour retraités
Des côtes d’azur V. I. P. pour actionnaires fortunés
Des clôtures électrifiées et des milliers de cyclopes
Protègent les hyènes obèses des frêles antilopes
D’insénescentes habitudes échues d’étroites résignations
Nous conduisent vers un lieu qui ne porte pas son nom
Bâti par quelques-uns qui n’y vivront jamais
Mais qui nous aiment autant que l’hyène aime le gibier
Nos ciels s’effondrent et nos cils s’affaissent
Et sur la digue des paupières des fissures apparaissent...
vendredi, 13 mars 2009
Tes beaux Atomes

Si j’en crois la physique des particules
Je ne peux pas te toucher
Mais je devrais pouvoir
Peut-être
Te traverser
Et je veux bien le croire
Puisqu’on ne peut
Se posséder
Nous sommes surtout du vide
Et pourtant…
C’est bien de ta matière
Dont je suis
Le plus avide
Si j’en crois la mécanique quantique
Tout est chaos et hasardeux
Tu es là tout autant
Que tu pourrais
N’y être pas
Alors tire les rideaux
Atomes délicieux
Et reviens te coucher
Rejoins-moi sous les draps
La thermodynamique
Je crois
M’échappe
Un peu…
mercredi, 11 mars 2009
Bougie soufflée

Perdue dans sa beauté ivre et aérienne
Bercée par des amours vaines et d’immaculées déceptions
De contrariétés en espérance souveraine
Elle rebondit d’incertitudes amères en blêmes désillusions
Eperdument isolées dans d’éclatantes amertumes
Des cascades salines, de lacrymales rivières
Coulent sur ses rires et son bonheur posthume
Dessinant sur sa peau de dramatiques artères
Les larmes creusent son visage las de rigoles encaissées
Les nervures dressent une carte de ses années passées
Son derme est un ouvrage ouvert et incomplet
Qu’elle dissimule comme elle peut sous un masque pastellé
Visage fardé
Page froissée
Mascara de mascarade
Face de façade
Paysage colorié…
Sa vie défile derrière un plexiglas rayé
Dans des jours délébiles à la clarté embuée
Un brouillard matinal embrume ses pensées
Une existence d’opalines sous une lumière tamisée
Telle la poussière recouvrant ses bibelots
Une myriade d’objets envahit son domaine
Musée biographique qu’elle supporte à grand-peine
Et qui le soir venu lui coute quelques sanglots
Tant de souvenirs sur ses épaules frêles
Fléchit sa délicate et tendre verticalité
Le regard baissé, perdue dans ses nuées
Son corps grêle ploie sous le poids des années
Elle traverse sa vie
Comme elle traverse la rue
Sans se presser
Hors des clous
Et sans même regarder.
La tête inclinée
Dans des scénarii
Toujours à contretemps
Elle pleure
Elle crie
Elle rit.
Rêvant à des voyages
Songeant à ses ouvrages
Qu’elle n’écrira jamais
À des histoires sans fins
Des chemins incertains
Qu’elle ne prendra jamais
D’une invétérée nonchalance
Emmitouflée dans sa timidité
D’une impénitente négligence
Enveloppée d’une chétive nudité
La silhouette débraillée
À sa vie
Elle repense.
Elle semble constamment lutter
Contre un vent opposé
Qui voudrait toujours la ramener
Dans son triste passé.
Sylphide aux cheveux de soie qui te plaint d’exister
Tu fends l’air telle une lame émoussée et rouillée
Tu traverses un ciel pâle à peine tempéré
Par un soleil d’hiver qui ne te réchauffe guère
Ton monde est dépeuplé
Tes lieux abandonnés
Tu peux pleurer tu sais
Tu es démaquillée.
Son regard triste semble porter l’humanité
Marcescible féminité aux rêves réprimés
Elle va mourir un jour la belle et elle le sait
Et bien sûr je le sais puisque je la suivrai
Le soleil m’éblouie
Mais je distingue
Encore
À peine
Ses cheveux
Dans les rais
Du soleil
Qui nimbait
Sa silhouette
Élancée.
Fantasmatiquement
Magiquement
Enfin…
Tragiquement
lundi, 23 février 2009
Antipoème réflexif et commun

Antipoème réflexif et commun
et pleins de notes
S’il m’était aisé de l’énoncer
Ce que j’ai appris d’important sur la vie
Pourrait bien tenir sur une page.
Ainsi la lecture de cette page
Vous dispenserait en plus de mon existence
Des années d’études et de lecture
Qu’il m’eût fallu pour l’écrire(1).
Mais ceci n’est pas possible
Aucun n’ouvrage
Quel qu’il soit
Et à plus forte raison une page
Ne peut contenir la sagesse(2) d’une vie.
Sinon l’écrivain ne prendrait pas la peine d’écrire autant.
Il écrirait son unique livre ou son unique page et point.
– Du moins ceux qui écrivent pour dire quelque chose,
Et non ceux qui écrivent par simple plaisir d’écrire
ou seulement pour raconter des histoires –.
Si l’écrivain(3) écrit autant
C’est bien qu’il sent qu’il n’a pas tout dit
Ou que quelque chose échappe toujours à tout ce qu’il a déjà écrit jusqu’alors.
Un petit je-ne-sais-quoi d’essentiel et de simple
Qui n’apparait pourtant qu’en filigrane dans ses écrits.
Alors il continue invariablement à écrire
Avec cette impression de toujours tourner autour de son sujet
Autour de ce qu’il voudrait vraiment dire
Sans jamais réussir à le circonscrire.
D’où vient cet échec ?
De plusieurs facteurs :
L’impuissance d’une langue
La faiblesse des mots
Leur polysémie
La singularité d’une culture
L’individualité d’une éducation
La particularité d’une pensée etc. etc.
Et on pourrait ainsi allonger la liste encore et encore.
Il suffit d’ailleurs pour s’en convaincre
De constater à quel point un seul écrit est compris de diverses manières d’une personne à l’autre.
On peut ainsi dire qu’aucun lecteur ne lit jamais vraiment le même livre.
Ou encore qu’écrire ce n’est que s’exposer aux malentendus des lectures(4).
En littérature
Du moins chez les grands auteurs
On trouve toujours un petit livre qui tente pourtant de résumer toute la pensée de son auteur(5).
Ce sont en général de vrais petits chefs-d’œuvre de profondeur succincte
De complexité dépouillée.
On pourrait aisément penser qu’en lisant ces seuls petits livres
On devrait pouvoir se dispenser de lire toute l’œuvre complète.
Mais il n’en est rien.
Car pour pouvoir pleinement apprécier ces petits concentrés
On se doit justement d’avoir lu tout le reste.
Le résumé ne contient pas la somme
Et la somme ne sera jamais contenue dans un simple résumé.
Penser le contraire,
C’est céder aux simplifications.
Les simplifications sont la plaie de la pensée
Combien d’auteurs sont seulement connus par ce qu’on dit d’eux
Ou par ce qu’on écrit d’eux(6)…
Deux grands dangers menacent ainsi l’écrivain
La simplification qui n’est souvent pas de son fait
Et à l’inverse la complexification
Qui par contre peut venir de l’écrivain lui-même.
C’est-à-dire qu’un moment donné
L’écrivain perd pied avec la réalité
Pour d’hypothétiques rêveries
Ses phantasmes chimériques.
Pourquoi je vous parle de ça…
De tout cela qui est déjà bien connu
Parce ce que j’y pense
Seulement parce que j’y pense…
(1) – Outre que ce n’est pas possible, ce n’est du reste pas souhaitable, car je vous priverais ainsi du voyage… et dans ce type de quête, le voyage compte bien plus que la destination.
(2) – Sagesse, pensée etc. qu’importe le mot… il n’est pas à entendre en termes de qualité et encore moins de vérité…
(3) – Je parle de l’écrivain, mais je devrais dire les écrivains (dramaturges, poètes, romanciers, philosophes, essayistes etc.) et mon propos est d’ailleurs valable pour tous les artistes en général (peintres, musiciens, réalisateurs…)
(4) – Les textes sacrés en donnent le meilleur exemple : combien d’Eglises pour quelques évangiles ?
(5) – Pour donner quelques exemples : « Le rêve d’un homme ridicule » de Dostoïevski ou encore « Notre besoin de consolation est impossible à rassasier » de Dagerman ou même « La chute » de Camus etc. me semblent procéder de cette tentation…
(6) – Nietzsche, Marx, Freud pour ne citer qu’eux et prendre sûrement les plus emblématiques du phénomène… mais je crois qu’aucun auteur n’échappe à la simplification et aux raccourcis préjudiciables, à part peut-être les auteurs simples.
jeudi, 19 février 2009
Hors compétition

Désormais la nature du pouvoir transparait davantage dans ses petites phrases périphériques, que dans ses grands discours scénarisés.
J’en veux pour preuve :
« Désormais, quand il y a une grève en France, personne ne s’en aperçoit… »
Ou encore ceci :
« Si à cinquante ans on n'a pas une Rolex, on a quand même raté sa vie… »
Au premier je réponds :
On dit que Louis XVI entendait bien mal la souffrance de la France,
c’est dommage, car après le 21 janvier 1793, il ne l’entendait plus du tout…
Au second :
Il reste heureusement des personnes pour qui réussir ou raté sa vie n’a aucun sens, ce qu’ils veulent avant tout, c’est vivre pleinement la vie ; c’est-à-dire, avoir la possibilité de se tenir hors compétition du jeu à la con pour demeurés fortunés...
vendredi, 06 février 2009
Aséité

Je me maintiens là
Dans l’indifférence du monde
Et mes larmes coulent
Du bleu profond
Au rouge horizon
Entends-tu toujours la colère qui gronde ?
Le rouge de tes lèvres
Embrasse les cités
Débiles enfiévrées
Mon silence est lesté
De nos dix mille regrets
Penses-tu encore qu’il nous faut faire grève ?
Les paupières alourdies par une fatigue d’être
La vie au fond n’est qu’une chansonnette
Une complainte ennuyeuse
Un décor de salon
Dans lequel je tourne
Et je tourne en rond
Faut-il craindre ou attendre la révolution ?
La tête inclinée
Dans des songes affamés
Mes doigts crépitent
Comme un feu de joie
Sans toi mais sous toit
Et c’est déjà ça
Ai-je réglé ma facture et payé mon loyer ?
Assis sur un cadavre
Je hais l’éternité
Car chaque seconde me navre
Mais demain j’oublierai
Oui demain j’oublierai…
…
Même les plus belles villes du monde
Ont besoin d’égouts
On peut vouloir cathédrale
Mais faut pas pousser
"Cent mille coups d'épingle
Tuent aussi sûrement
Que trois coups de massue"
Aussi
il faudrait nous habituer
A toujours marcher
Une punaise dans le soulier
C’est toujours mieux
Qu’une jambe arrachée
Sans doute… j’entends bien…
Mais pourquoi la punaise ?
Longtemps il a cherché
Dans l’obscurité des mots
Le fatras des idées
Une juste image du Soi
Mais il n’a rien trouvé
« Les ventres pourront seuls
nier l'aséité »
dimanche, 18 janvier 2009
L'instance d'une présence dans la monotonie des jours
Stabat
Peut-être en avait-elle assez
De cette invariabilité des jours
À attendre ce je-ne-sais-quoi
Ce quelquefois dans des toujours
À espérer dans ce sempiternel
Et insignifiant compte à rebours
Une vie qui passe sans réponses
Et qui demeure toujours
Au seuil des interrogations
Des questions timidement posées
Ou à peine esquissées
Puis enfouies sous le flot
Incessant des années
À quoi pouvait-elle bien penser
Quant au petit matin elle fixait l'horizon en buvant son café
Pendant que le "tic tac" de la pendule égrenait les secondes ?
Elle profitait alors de la tranquillité de la maison désertée
Et de cette lumière qui redonnait aux objets leur apaisante sérénité
À quoi pouvait-elle bien penser durant cette seule et courte pause
Qu'elle s'autorisait avant une journée qui s'annonçait chargée ?
Elle se tenait debout
Immobile
Sur le damier noir et blanc
Du carrelage de la cuisine
Elle profitait instinctivement
Du calme matutinale
Avant la tempête
Journalière et banale
Quotidienne et triviale
À quoi pouvait-elle bien penser
Pendant que le "tic tac" de la pendule Betty Boop
Répondait en écho au "ploc ploc" de la goutte d'eau ?
À ces études qu'elle avait dû abandonner trop tôt
À ces cours de danse qu'elle aurait bien aimé continuer
À ce premier amour qui lui avait promis la traversée des mers
À ce père auquel elle n'avait jamais vraiment réussi à parler
À ce travail qu'elle avait dû refuser pour s'occuper de sa mère
Peut-être alors son esprit vagabondait
Seulement dans un reposant néant
Simplement dans un être-là évident
Le soleil illuminait l'eau du vase
Qui encerclait le bouquet de fleurs coupées
De belles tulipes rouges foncés
Qui imperceptiblement dépérissaient
Sur la table du séjour
Quand la grande aiguille atteignait
Les trois quarts de la pendule Betty Boop
Il lui fallait alors enfiler sa blouse
Dès lors sa journée passait
Dans la poussière et le bruit
Dans la froideur de l'atelier
À attendre la sortie
La sueur
Et la peine
Les déceptions
Et la fatigue
Finissaient par flétrir
Lentement mais surement
Les vestiges de cette beauté éreintée.
Mater
Elle passait sa journée
Dans des attentes frustrées
Dans un temps inachevé
Toujours recommencé
L'attente de pouvoir
Retrouver son foyer
Mais au sein duquel
Il lui fallait continuer
Toujours recommencer
Un foyer qui ne pouvait
Être totalement pour elle
Un havre de paix
Mais juste la continuité
De cette journée chargée
Après un passage rapide au supermarché
Qu'allait-elle leur faire à manger
Que fallait-il racheter
Faire attention au budget
Mais quand même se procurer
Quelques produits de beauté
Elle troquait seulement sa blouse pour le tablier
Au supermarché elle fredonnait souvent
Les chansons qu'elle aimait tant
Des chansons qu'elle fredonnait également
Dans sa voiture tout en roulant
Le travail continuait
Toujours recommencé
Non plus cette fois
Dans le décor froid
Des tôles ondulées
Du vaste atelier
Mais dans la sécurité feutrée
Confortablement entourée
De ses objets familiers
Sur le guéridon de l'entrée
Des souvenirs négligés
Reposaient là… délaissés
Sa photo de mariage
Celle de son époux
Celle de son enfant
Et une autre d'eux trois
En vacances à la mer
Ranger les provisions
Faire le ménage
Faire la vaisselle
Faire une lessive
Faire
Défaire
Faire
Refaire
S'affairer
Pour seulement satisfaire
Son rôle d'épouse et de mère
En même temps elle regardait défiler
Les images du journal télévisé
On meurt un peu partout
C'est effrayant et rassurant
C'est tellement proche et loin de nous
Et puis encore attendre
Que son enfant rentre de l'école
Lui préparer son goûter
Et puis encore attendre
Que son mari rentre du travail
Leur préparer à souper
Regarder la télé
Puis aller se coucher
Toujours recommencer.
Dolorosa
Rien ne distinguait cette matinée d'une autre
Si ce n'est peut-être que le bouleau au tronc blanc
Seul au milieu du champ
Semblait plus isolé qu'avant
Peut-être ne fallait-il pas chercher dans cette journée
De signification cachée
Peut-être que cette journée
Aurait tout aussi bien pu en être une autre
Mais ce fut celle-là
Cette journée-là
Et pas une autre
Il fit son entrée dans sa vie
Sans pourquoi
Ni comment
Sans prévenir
Fortuitement
Comme la chute d’un objet
Devant elle
À ses pieds
Comme un coup de chance aux dés
Inattendu
Inespéré
Telle une étoile filante
Dans des longues nuits
D’hiver et d'ennui
Il passa dans son attente
Il fit une irruption limpide
Dans son présent insipide
Alors son âme se mit à frémir
Au début doucement
Puis plus fortement
Et enfin violement
Comme un vent messager
Avant l’orage d’été :
Il remue d'abord lentement les ramées
L'odeur d'ondée précède
Les grondements
Des éclairs
Avant d'éclater en orage
Qui vient tout balayer
Il emporta au passage un peu de sa docile raison
Mais apporta avec lui un peu d’ivresse et de déraison
Mais surtout du mouvement dans cette existence figée
De la pluie et du vent sur cette terre asséchée
Elle se découvrit alors une force
Inattendue et passionnelle
Une capacité à aimer
Qui brisa l’écorce
Qui recouvrait sa beauté
Et son désir d'être belle
Elle se découvrit une volonté
Insoupçonnée et pulsionnelle
Qui ôta le corselet
Qui captivait sa féminité
Et sa sensualité
Et son besoin d’être elle
Elle se découvrit
Autant d'amour enfoui
Qu'il y avait eu de lassitude accumulée
D’épuisement entassé
D'ennuis agglutinés
De promesses évanouies
Sous la monotonie de sa vie
Peut-être n’a-t-il pas eu besoin de lui parler
Se contentant seulement de la regarder
Mais de la regarder enfin comme une femme
Désirable du corps à l'âme
Peut-être aussi en a-t-elle eu assez de ce mari
Qui passait plus de temps à astiquer sa voiture
Qu’à la caresser elle
Qui passer plus de temps à regarder le sport à la télé
Qu’à la regarder elle
Peut-être en a-t-elle eu assez de cette vie
De prévisibilités routinières
Et d’habitudes ordinaires
Peut-être ce jour là avait-elle mis cette petite robe à fleurs
Qui lui allait si bien
Qu’elle avait acheté au marché
Mais qu'elle n'avait jamais porté
Peut-être est-il resté là à attendre toute la journée
Peut-être est-il même resté là à attendre toute la semaine
Mais peut-être n'ont-ils même pas eu à se décider
Face à l'évidence de cet amour souverain et partagé
Au contact de sa peau dans la douceur de ces je t’aime
Quand elle prit sa décision
Elle n'entendit pas le bruit du tambour de la machine à laver
Qui essorait le linge au rythme de 1200 tours minute
Elle ne sentit que ce mélange de peur et d'excitation
Son cœur qui battait au rythme de 140 pulsations minute
Un grain de sable
Ne voulait pas du désert
Il aurait préféré
Les profondeurs de la mer
Un jour peut-être
Un courant d'air le mènera
Assez loin de cet inconsolable
Et insatiable besoin d’autre part.
dimanche, 21 décembre 2008
L'hémérocalle
Je pourrais rester immobile à écouter la pluie tomber
Ou sentir la chaleur du soleil sur ma peau
Me tenir là dans la succession des jours aux nuits
et des nuits aux jours
Limiter mes gestes et mes paroles comme pour l'éternité d'un instant
Me fondre au possible dans le cycle du temps
Dans la continuité immortelle d'un moment
Regarder seulement la danse des particules de poussière
dans les rayons de lumière d’une lampe ou du jour
De l’aurore s’immisçant dans les percées d’un volet
qui viendrait répandre une douce clarté
en tenant pour un temps l’obscurité en échec
Je pourrais regarder et ne désirer qu’une chose :
N’être rien moins qu’une de ces particules
Vivre la vie sans vouloir la changer
Y participer pas plus que tombe la pluie
Souffle le vent
Passe le temps…
Mais l’existence est une implication que l’indifférence ne peut effacer
Car on ne peut être en toute innocence
et fuir les responsabilités de notre simple présence.
D’ailleurs un autre jour
Tu es assis seul dans un café
Tu regardes au dehors la rue s’agiter
Le vent balayer les feuilles de marronniers
Les gens passer
Puis ton verre
Puis de nouveau la rue
Puis de nouveau ton verre
Puis le cendrier…
Tu ne penses à rien.
La fumée de cigarette te pique les yeux
Tu sens cette odeur de bière et de tabac mêlés
Une main est abandonnée sur la table quand l’autre enlace ton verre.
Tu es un sujet regardant et peut-être même regardé
Tu es aussi ce passant
Tu es aussi ce client
Et tu seras l’absent…
Quand des pensées te viennent :
Il te souvient d’un jour passé…
Tu penses ensuite qu’il faudrait que tu rappelles cet ami que tu as négligé
Mais… le feras-tu vraiment ?
Enfin tu regardes ta montre et tu te dis qu’il te faut partir
Qu’il te faut y aller
Alors tu te lèves et tu rejoins la rue…
Tu es un sujet pensant et se déplaçant…
Souffrant et riant…
Tu es un sujet vivant.
Il y aura sans doute encore beaucoup de matins à vivre et de chemins à prendre
Des jours et des nuits ponctuées de nouveaux visages
Il y aura sans doute encore beaucoup de rires et de larmes sur mes joues
Creusant les sillons imperceptibles de l’âge…
Un corps souffrant et s’épanouissant jusqu’à l’épuisement…
Un corps debout dans la rosée d’une fraîche matinée…
Un cœur abîmé et battant dans la soirée d’une nuit étoilée…
Un cœur aimant ces moments de bien-être et de félicité
Il y aura sans doute encore beaucoup de pluie et d’odeurs de terre mouillée
Des rayons perçant la ramée d’un sous-bois automnal…
Des bruits de vent secouant les feuilles et les vagues d’une mer létale
Des silences reposants et angoissants…
Des solitudes
Il y aura sans doute ma peau frémissant au toucher
Des habitudes
Des joies
Des peines
Des haines
Et dans tes yeux aussi parfois
Autant d’instants qui font une vie
Et encore beaucoup de vies après la mienne
Des instants qu’il ne faudrait pas laisser
Dès lors que la mort viendra s’en charger…
mardi, 16 décembre 2008
Paysage
Etendues dans les herbes hautes
Balancées par le souffle
D'un zéphyr léger
Les herbes étalées
Sous toi dénudée
Tissaient notre couche
Dans un ciel azuré
Défilaient des nuées
Qui nous ombrageaient
Ils se reflétaient
Dans ton œil profond
D'un bleu dévoyé
L'ombre des nuages
Frissonnait ta chair
Dressé ce duvet
Qui lissait ta peau
Soyeuse et bronzée
Belle et satinée
Ta robe étendue
Gisait à côté
Légère abandonnée
Les courbes du corps
S'unissaient au lieu
Le creux d'une vallée
Mes mains parcouraient
Doucement frôlaient
L'horizon du corps
Je me retenais
A m'aventurer
Plus loin dans cette flore
Allongés sur le dos
N’entendrons-nous jamais
L’air enjoué des oiseaux
Le bruissement des feuillées
Le courant du ruisseau
Ce promeneur alité?
Reverrons-nous jamais
Les rêveries dénudées
La danse des hautes herbes
Déclivités superbes
A l’unisson du monde?
La lenteur apaisante
Des saisons régulières
Dans nos yeux reposés
Le bleu profond du ciel
Le mouvement silencieux
De dodus cumulus?
Sentirons-nous jamais
Le soleil sur nos joues
Les senteurs du printemps
Caressé par un vent
Comme une caresse de toi
En aurons-nous le temps ?
L’horizon de ta peau
Ressemble à se confondre
Au paysage d’été
Les courbures de ton corps
Sont ces vertes vallées
Baignées par la lumière
Et tes cheveux remuants
Sont ces longues herbes d’eau
Qui dansent dans le courant
Tes paupières s’inclinant
Des pétales d’oxalis
Qui s’ouvrent au jour naissant
Que peuvent ces mots
pour faire vivre la chair?
Alors quoi
Faire ou se taire?
Ou bien continuer
Et toujours refaire?
Impuissance très
A ressusciter
La beauté éphémère
D'un instant donné…
dimanche, 14 décembre 2008
Quand Madelon
Que fait-il dans cette voiture
Qui roule vers je-ne-sais-où
Pour un je-ne-sais-quoi
Que sait-il de cette femme
Que sait-il de cet homme
A dire vrai il s'en fout
Quelques heures auparavant
Il buvait dans un bar soldatesque
D'une ville soldatesque
Au milieu d'uniformes
De fanions et de cons
De grotesques médailles
De devises à la con
Ce qu'il veut c'est s'échapper
Ce qu'il veut c'est l'ailleurs
Les éventualités de l'inconnu
C'est l'incident d'un moment
L'altérité d'un instant
C'est l'éphémère d'une situation vécue
Ce soir il est le funambule
Sur la corde d'une largeur d'un trottoir
Il est un Lorialet
Il est le pierrot noire
Lacunaire vacillant
Lunaire et ignorant
Ce soir il s'est enfin dépouillé
De l'uniforme et du béret
De cette main ailée
Tenant un glaive tendu
Vers un ciel toujours gris
Dans la voiture
Les lumières filent
Comme des étoilent filantes
Elles scintillent dans ses yeux
Tels des phosphènes persistants
Sa tête repose sur la vitre froide
Il entend bien qu'on lui parle
Mais il ne peut répondre
Plus la force
Pas l'envie
Contrôle-t-il ses actions
Ou même ses émotions?
Il a glissé imperceptiblement
dans un état équidistant
Entre son mal et son bien-être
Ataraxique peut-être
Avant même de penser
Où il va arriver
Il est dans cette cave
Étroite et enfumée
Emplie d'ivresse
Et d'insouciance
Et de désirs frustrés
Il pense à Daumal
A la Grande Beuverie
Il oublie qu'il a mal
Et qu'il fuit son ennui
Il est loin de chez lui
Sa famille et ses amis lui manquent
La digue et les bords de mer
Il hait son adjudant
Il a soif d'alcool fort
Et de féminité
Il a faim de vie vraie
Des matelas à terre
Quelques filles
Beaucoup d'hommes
Mais des civils enfin
Des visages colorés
Des rires étouffés
Des bruits sourds
Du flou
Du voilé…
Contre le mur du fond
Sur un écran géant
Un film est projeté
Il n’en reconnait
Aucunement les extraits
L’homme le tire par le bras
Pour lui montrer une chose
Qu’il ne comprend pas
Ou bien qu’il n’entend pas
Au premier étage
D'un luxueux salon
Il atterrit avachie
Dans un grand canapé
En cuir marron
qui semble l'avaler
L'homme lui demande de promettre
De ne pas en parler
Il accepte sans savoir
Ce qu’il lui faudra taire
Lui il voudrait retourner en bas
Dans l'anonymat des autres
Observer en silence
La beauté des gestes las
La poésie des mouvements éreintés
L'homme lui demande
S’il veut se masturber
Il s'entend lui répondre
Qu’il n’a pas l’habitude
De faire ça chez les autres
De faire ça chez les gens
L'homme est repoussant
Et il parle légèrement
En chuintant les voyelles
il porte une cravate
Ridicule
Bariolée
Soudain son regard est attiré
Par un film porno
Qui passe sur l'écran
De la télévision
Qu'il remarque seulement
L'homme lui parle des hommes
Lui regarde la femme
L'homme pose ses doigts
Boudinés sur son ventre
Il le regarde
Abasourdit
Étonné?
Interdit
Et l'homme alors saisi
Qu’un geste plus poussé
Pourrait lui en coûter
Il sent ensuite une main
Glisser sur son épaule
Elle était là derrière
Qui se tenait dans l'ombre
Tel un oiseau de proies
Elle lui demande
Si le film lui plait
De quel film parle-t-elle?
Du film de sa vie
Ou de celui qu'elle joue?
Il répond à côté
L'homme lui fait promettre
De revenir un jour
Il lui promet bien sûr
Mais ne reviendra pas
Il suit alors cette femme
Qui le prend par la main
Qui l'entraine dans une chambre vieille
Au couvre-lit brodé
Et à l'odeur secrète
Il ne sait pas si elle est belle
Ou si elle ne l'est pas
Mais il croit bien que oui
Et du reste il s’en moque
Ce qu'il a envie là maintenant
A cet instant seulement
C'est sentir la chaleur
D’un corps contre son corps
Et l’odeur d’une femme
Elle détache ses cheveux
Elle dit qu'elle porte un stérilet
Il en déduit que peut-être
Elle a eu des enfants
La porte se referme
La nuit s'étend dans un lit
Lustral et captivant
Pour un instant seulement
Seulement pour un instant
Nuit
Donne lui s'il te plait
Un peu de tes étoiles
Écoute sa prière
D'homme
Déraciné
Désarmé
Dénudé
Écoute-le se taire
Non ce n'est pas cette nuit
Non
Ce n'est pas encore pour cette nuit
Toujours recommencée
Elle est toujours
A recommencer
Il prend subitement conscience
Qu’il ne voudra pas
Se réveiller ici
Ici dans cet endroit
Au milieu de ces gens
Qu'il ne connait pas
Qu'il ne veut pas connaitre
Il lui faudra parler
Et puis se présenter
Affronter leur regard
Et entendre leur voix
Il reprend ses esprits
Il remonte lentement
Du fond de ses brouillards
Il lui faut partir d'ici
Sortir rapidement
Il lui faut fuir
Toujours fuir
Se retirer de là
Il sort de la chambre
En bousculant
Une chose
Un meuble
Ou peut-être une personne
En cravate bariolée
Il se retrouve dehors
Et le jour l'éblouit
Au petit matin
Le fond de l’air est frais
Le ciel rouge et la fumée des toits
On dirait du Monet
Il va falloir longuement marcher
Pour retrouver la caserne
Les petits lotissements de briques rouges
Le bruit des bottes
Les cris
Au lever
Des couleurs
Aux Armes
Et cætera
Nuit, nuit, lama sabactani?
Le cœur compressé
Prison-nié
De sa cage thoracique
Il suit
A pied
Les aurores boréales
Qui sortent de sa bouche
La vie est là
Devant soi
Toujours recommencée...


